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KUNA YALA EN PÉRIL –PORTRAITS

Kuna Yala en péril

—PORTRAITS

“Les vents ont changé, la brise du nord souffle en janvier
et nos rivières débordent. La nature est désordonnée et la mer se soulève.”

Longtemps admirés par les ethnologues et écologistes pour leur résistance culturelle et leur gestion de l’environnement exemplaire, les Kunas voient leurs traditions et leur écosystème se désagréger sous l’impact d’une consommation frénétique globalisée.

Le Kuna Yala, terre des Kunas, est un archipel de quelque 365 îles situées le long de la côte atlantique du Panama entre le canal et la frontière colombienne. De multiples problématiques environnementales et économiques mettent en péril aujourd’hui ses 45 000 insulaires qui doivent faire face au réchauffement climatique et au trafic de cocaïne.

En 1925, cet archipel fut acquis par les Kunas suite à une violente rébellion qui leur procura, jusqu’à ce jour, un droit de vote au Panama ainsi que la gouvernance de leur territoire. Les Kunas sont ainsi devenus le peuple autochtone le plus indépendant de toute l’Amérique.

Malgré des transformations récentes issues de l’industrie du tourisme, les Kunas régulent de façon stricte le tourisme et continuent à vivre de la pêche et de l’agriculture, cultivant le manioc, la banane plantain, et échangeant la noix de coco – tant bien que mal encore – contre les denrées de base avec des commerçants colombiens.

Kuna Yala en péril - Portraits © Matthieu Rytz, 2011

“Les vents ont changé, la brise du nord souffle en janvier et nos rivières débordent. La nature est désordonnée et la mer se soulève. Les saisons sont décalées et cela me fait peur. La montagne est notre dernier refuge. On peut cultiver la terre et y vivre tranquillement. Mais notre maison est dans les îles. Nous avons perdu l’amour, tout a changé.”

Autrefois, les Kunas vivaient sur la terre ferme. Une épidémie les obligea à fuir il y a 200 ans pour les îles où ils développèrent une nouvelle forme d’organisation sociale insulaire. Mais aujourd’hui, ils se retrouvent face à un danger les menaçant d’une nouvelle migration forcée : le réchauffement climatique.

Le Smithsonian Tropical Research Institute* a démontré que le niveau de la mer a monté de 15 cm lors de ces 50 dernières années et que d’ici une génération, l’intégralité de l’archipel pourrait être submergée. Afin de protéger leurs îles — qui sont surpeuplées, les Kunas collectent toutes sortes de matériaux, allant du sable au corail aux ordures pour ériger des digues précaires le long de leurs habitations. Ce faisant, ils ne ne font qu’accentuer la montée des eaux en arrachant ces récifs coralliens qui servent normalement naturellement de protection, et détruisent leur écosystème marin. Le poisson se fait plus rare tandis que les eaux continuent imperturbablement de submerger les terres.

Tout comme les populations de la Papouasie, des Fidji ou encore des Maldives, 45 000 Kunas sont ainsi en passe de devenir prochainement réfugiés climatiques. Des plans d’évacuation sont en discussion avec le gouvernement du Panama mais la situation demeure cependant complexe. La terre ferme kuna côté littoral est recouverte par la bonigana, forêt sacrée pour les Kunas mais également l’une des forêts vierges les plus préservées au monde et qui fait l’objet de traités de préservation des espaces. Comment les Kunas pourraient-ils un jour s’installer dans leur propre forêt alors qu’ils ne peuvent y abattre le moindre arbre ?

Kuna Yala en péril - Portraits © Matthieu Rytz, 2011
“Quand j’étais jeune, je jouais sur des plages de sable blanc. Aujourd’hui, elles se sont transformées en dépotoirs. Autrefois, nous avions une croyance qui disait que la Terre est comme moi : elle respire comme moi, elle souffre comme moi, elle a le même cœur que moi. Pour protéger la Terre, il faut s’unir et propager ce message.”

Outre ces multiples problématiques environnementales auxquelles les Kunas doivent faire face à moyen terme, la cocaïne constitue une menace bien plus visible dans l’immédiat et bien plus destructrice que la montée des eaux. Cette drogue est en train de dévaster le Kuna Yala.

Depuis quelques années, les États-Unis envoient des drones au large du Kuna Yala afin de détruire les bateaux haute-vitesse colombiens et leurs cargaisons. Nombreux sont les pêcheurs qui retrouvent ainsi la poudre blanche dans leurs filets. La drogue est ensuite revendue pour la modique somme de 2$ le gramme aux Kunas par des pêcheurs devenus désormais narcotrafiquants.

Kuna Yala en péril - Portraits © Matthieu Rytz, 2011
“Quand j’étais petit, je me souviens qu’au lever du soleil toutes les femmes de la communauté s’activaient pour nettoyer le village pour le rendre beau. Notre corps et le village sont identiques, il faut les laver tous les jours. Avant, nous ne mangions que des produits naturels et nos déchets disparaissaient dans la mer. Maintenant, tout a changé. Les déchets de notre nourriture polluent nos villages et la mer. Nos corps deviennent sales et tombent malades. Avant, la plage était faite de sable qui retenait la mer. Maintenant, la plage n’est qu’une poubelle, alors la mer nous envahit.”

—Ce reportage débuté en 2011, n’a pas été simple à réaliser. Les Kunas sont extrêmement protecteurs de leur archipel et je rencontrai lors de ma première visite de la résistance de la part de leurs chefs spirituels qui me demandaient tantôt permis spécial tantôt une approbation spirituelle et ce, pour chaque île que je souhaitais documenter. Très vite, on me demanda de quitter les lieux.

J’y retournai à partir de 2012 à deux reprises, cette fois-ci permis en poche, et je pus, accompagné de guides locaux, me déplacer d’une île à l’autre pour documenter le mode de vie des Kunas. Derrière la beauté et le calme en apparence paradisiaques de ces îles, les Kunas passent la majeure partie de leur temps à collecter les ordures, coraux et tout ce qu’ils estiment pouvoir faire l’affaire, pour ériger ces barrières de fortune le long de leur maison… que les eaux viennent reprendre inlassablement quelques heures après. Sujet de préoccupation sur toutes les lèvres, la majeure partie des Kunas pense que leurs îles sont en train de disparaître. C’est la raison pour laquelle leurs efforts sont quotidiennement mis dans ce travail de Sisyphe.

Kuna Yala en péril - Portraits © Matthieu Rytz, 2011
“Les os de mon corps sont comme le corail de la mer qui protège la vie. Le sang qui coule dans mon corps est comme les rivières qui se jettent dans la mer. Notre corps, la terre et la mer ne font qu’un. Tout a changé. Le corail est mort, les poissons sont partis, la mer se soulève et les rivières débordent. Nos corps tombent malades. Tout a changé. Aujourd’hui, je suis vieille et je souffre.”

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Cette série a été exposée à l’Espace Tohu Bohu, Montréal, CA — jan-fév. 2013
et à l’Atrium de la Maison du Développement durable, Montréal, CA — mars-avril 2013

Voir également :
Kuna Yala en péril – Problèmes contemporains
Kuna Yala dans le NY Times


*Smithsonian Tropical Research Institute, Natural Disturbances and Mining of Panamanian Coral Reefs by Indigenous People, 2003

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